Le geste de Jean-Marc Le Mot n’est pourtant pas un cas isolé. Sur les soixante-dix médecins que compte l’entreprise, au moins huit ont décidé de claquer la porte et d’alerter sur les dérives du service médical chez France Télécom. « C’est un mouvement qui prend de l’ampleur, explique Patrick Ackermann, délégué syndical Sud PTT. Cela a commencé par deux démissions dans le Limousin, et depuis d’autres ont suivi à Nantes, Lyon, dans le Nord, dans le Sud-Est… » Avec partout le même constat d’échec : « éviter toute altération de la santé des salariés du fait de leur travail » devient une mission de plus en plus difficile à remplir. Coincée entre ce mouvement de contestation et les objectifs de la direction, Camille N’Guyen, coordinatrice nationale du service, vient donc… de remettre sa démission.
Lors de sa privatisation, en 2004, la société de télécommunications a préféré garder en interne une médecine du travail, donc rémunérée par le groupe. « C’est devenu un problème, explique Pierre Morville, pour la CFE-CGC. Cela s’est traduit par une centralisation et une perte d’autonomie progressive, même s’il s’agit de salariés protégés. » Un constat que confirme cette doctoresse (*) encore en activité : « Je reçois souvent des coups de téléphone de la direction m’incitant à réaliser des aptitudes au travail bidon, et, dans les cellules téléphoniques de soutien psychologique, on est maintenant accompagné par des cadres des ressources humaines. » Fin 2008, France Télécom a même interdit à deux médecins du travail de participer à une formation des élus du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail à laquelle ils avaient été invités. Motif : « obligation de réserve ». Car pour la direction, c’est clair, si « le médecin du travail en entreprise a un rôle de protection des salariés », il doit assurer au même niveau celui « de conseil de l’entreprise ». Cette définition n’est guère du goût de l’Ordre des médecins, qui a déjà réprimandé France Télécom pour infraction au Code de déontologie.
Soixante-dix médecins pour un personnel de plus de 100 000 personnes, c’est peu. En particulier quand, depuis début 2008, seize salariés se sont suicidés, trois ont tenté de le faire et un a débuté une grève de la faim. Restructurations, fermetures de services, pressions « pour faire du chiffre », mobilités forcées… En quelques années, l’ancienne entreprise publique a appliqué le management autoritaire des grands groupes mondialisés. Sauf que France Télécom compte encore 60 % de fonctionnaires et que la moyenne d’âge y est supérieure à cinquante ans. En ressort pour la CGT une « folie mentale » du personnel, passé de la culture de service public à une culture de société privée. Dans sa lettre de démission, le médecin du travail de Tours explique ainsi : « Je suis confronté à une incidence très forte de la souffrance au travail où les "process" très contraignants, et à mon avis inappropriés, ont un impact particulièrement négatif sur le vécu des salariés parmi les plus anciens, qui éprouvent, pour beaucoup, un sentiment de dévalorisation au moment où ils s’estiment contraints à remettre en question leur éthique professionnelle. » Faire un match de foot pour tenter de doubler ses primes, voir son chef en caleçon si les objectifs sont atteints, se déguiser en jardinier avant de se lancer dans une reprise du Poinçonneur des lilas diffusée sur Intranet… Un management infantilisant très douloureux pour nombre de salariés. Fin 2007, à l’initiative du comité d’entreprise francilien, plusieurs centaines de témoignages de cette souffrance avaient d’ailleurs inspiré à la compagnie NAJE la pièce de théâtre les Impactés.
Partout, le même signal d’alarme. Dans l’Ouest, un docteur (*) évoque « la souffrance des managers poussés à chercher un autre travail et remplacés à leur poste alors qu’ils n’ont pas trouvé de point de chute ». À Lyon, sept médecins dénoncent communément « les délais de traitement des dossiers ; la reconnaissance d’une maladie professionnelle dépasse les douze mois et les avis du comité médical sont rendus à titre rétroactif tant le retard est grand ». Enfin, un autre médecin (*), en charge de 6 500 salariés, évoque des « problématiques déstructurantes » et « des risques psychosociaux nécessitant la mise en place d’une politique générale de prévention ».
Avec d’autres opérateurs et des syndicats européens, France Télécom a lancé le projet Good Work, Good Health afin de discuter des bonnes pratiques. « Nous avons même demandé à des cabinets extérieurs de former nos managers à la détection des signaux faibles afin qu’ils repèrent les personnes en situation de fragilité », relate Laurent Zylberberg, directeur des relations sociales, dans le quotidien France Soir. Insuffisant pour l’Observatoire du stress et des mobilités forcées chez France Télécom - créé en juin 2007 par la CFE-CGC et Sud -, qui y voit un « déni du problème et de la médecine ». Et de rappeler cette phrase du PDG, Didier Lombard : « Il y a des choses encourageantes comme des chiffres de bonne santé : le cash qu’on génère. »
(*) Les médecins ont souhaité garder l’anonymat.
Christelle Chabaud
ARTICLE DU 22/6/2009
Repères :
Entre 2006 et 2008,
France Télécom a supprimé 22 000 emplois via des « départs volontaires ».
En cinq ans, il y a
eu 70 000 changements de métier au sein du groupe.
66 % des
salariés se considèrent en « situation de stress », 15 % « en situation de détresse », selon une enquête réalisée en 2007 par l’Observatoire du stress et des mobilités
forcées à France Télécom.
De 3 420 en 2006, le
nombre de jours d’arrêt de travail à cause d’un accident de travail est passé à 4 380 en 2008. Soit une augmentation de presque 30 %.
Le 25 juin, c'est autour de Pôle Emploi que le débat a été organisé au Sénat, et les extraits ci-dessous (dont le choix comporte, forcément, une part d'arbitraire), montrent, au-delà des clivages politiques une réelle inquiétude partagée sur la capacité de cette institution à atteindre les objectifs qui lui ont été assignés dans le contexte d'augmentation importante du nombre de demandeurs d'emploi, augmentation dont l'Insee admet qu'elle va se poursuivre au moins jusqu'à la fin de l'année 2009.
André Vantomme, Sénateur PS de l'Oise
« Si les fusions sont toujours délicates, celle-ci est rendue plus complexe par les différences entre les Assedic et leurs salariés de droit privé, familiers de l'indemnisation d'une part, et l'ANPE, d'autre part, dont les agents de droit public s'occupent du suivi des chômeurs. Voilà deux métiers, deux statuts différents, et deux grilles salariales, avec un différentiel de 30 %. Il va falloir négocier une convention collective, ce que beaucoup redoutent. Quant à la polyvalence, comment apprendre un métier en quelques jours ? Et il y a les locaux et l'informatique ! L'aménagement des 956 pôles mixtes a pris du retard. On appréhende des inégalités territoriales : cette réforme ne doit en aucun cas servir de prétexte à un nouveau desserrage du maillage dans les zones rurales. Le déplacement est crucial car comment se rendre à une convocation à 30 kilomètres ? La possession d'un véhicule n'est pas une condition pour être inscrit. Les pôles doivent absolument être accessibles par tous et partout.
Cette fusion avait été conçue dans une période de baisse du chômage et de retour au plein emploi pour 2012, un schéma auquel plus personne ne croit.
Pôle emploi n'est donc absolument pas opérationnel, quels que soient les efforts de l'agence de communication engagée pour tenter de faire le contraire. Pouvez-vous, monsieur le secrétaire d'État, nous préciser le coût de cette communication ?
De surcroît, depuis le 1er juin, le RSA a été généralisé. Selon Martin Hirsch, il concerne sept millions de Français. Pôle emploi voit donc arriver en masse de nouvelles personnes à accompagner, le plus souvent très éloignées, et depuis longtemps, du marché du travail. Il lui faut également prendre en compte la fin de la dispense de recherche d'emploi pour les personnes âgées de plus de 57 ans et demi... Pôle emploi a donc décidé de confier le traitement de 320 000 chômeurs à des cabinets privés. Peut-on continuer à prétendre que la fusion renforce l'efficacité du service public de l'emploi et permet de faire des économies ?
Le système est surchargé, la plateforme téléphonique sous tension, le suivi mensuel impossible... Les agents ne peuvent plus assurer les visites aux entreprises, alors que le nombre d'offres d'emplois est en chute libre, ni mettre en relations recruteurs et demandeurs d'emploi, ni préparer les entretiens. Dans ces conditions, ils vivent de plus en plus mal le nouveau dispositif d'offre raisonnable d'emploi. Les tensions montent, chez les agents comme chez les usagers qui subissent des menaces de radiation répétées. »
Anne David, Sénatrice PC de l'Isère
« Les difficultés du Pôle emploi sont tellement nombreuses que tous les acteurs concernés, y compris les organisations syndicales favorables à la fusion, dénoncent des conditions de travail qui ne permettent pas de répondre aux besoins des usagers ou à l'attente des salariés
Le recrutement en urgence de 1 840 salariés n'est pas satisfaisant : il y aura à peine un salarié de plus par agence, une goutte d'eau face aux quelque 2 000 nouvelles inscriptions quotidiennes. De quelle formation ces nouveaux agents bénéficieront-ils ? Quand pourront-ils être des « interlocuteurs uniques » ? Quant au recrutement supplémentaire de salariés en contrats aidés, il témoigne d'une méconnaissance de la situation actuelle de l'emploi : la crise sera durable et exige une réponse tout aussi durable des pouvoirs publics. »
Catherine Procaccia, Sénatrice UMP du Val de Marne
« Je n'accuserai pas Pôle emploi de tous les maux. Certaines de mes remarques rejoindront celles de mes collègues, mais je souhaite que l'on laisse vivre cet organisme né il y a à peine six mois, et que l'on cesse d'accabler de critiques un bébé qui apprend tout juste à parler et à marcher !
Lors de l'examen de la loi, nous avions demandé que l'on conclût rapidement une convention collective commune afin de développer une culture d'entreprise partagée, et j'avais souhaité que l'on fixât une échéance. Quand la négociation aboutira-t-elle ? Le personnel du Pôle emploi doit enfin être déchargé du souci de son propre avenir et pouvoir se concentrer sur celui des demandeurs d'emploi. J'ai lu dans la presse qu'il était mécontent d'une organisation où l'ancienne ANPE prédomine et où l'information peine à descendre jusqu'à la base. »
Jean-Pierre Plancade, Sénateur Rassemblement Démocratique et Social Européen de Haute-Garonne
« La mise en place du Pôle emploi est un échec, et la grève de la semaine dernière illustre le malaise des agents. La formation des anciens employés des Assedic à l'accompagnement et de ceux de l'ANPE à l'indemnisation reste insuffisante. Le personnel subit la précarité et la dégradation de ses conditions de travail. Mme Lagarde avait annoncé qu'aucun conseiller ne serait chargé de plus de 60 dossiers, voire de 30 dans les cas difficiles. En réalité, cette charge s'élève à 100 ou 150 dossiers, et même à 300 pour gérer le flux des nouveaux inscrits. Les files d'attente s'allongent et les usagers sont mécontents. La création annoncée de 1 840 postes dans les agences et de 500 postes dans les plateformes est insuffisante. Cette situation aggrave les tensions : les agressions physiques et verbales se multiplient, et il y a peu de chances que les choses s'améliorent
De cette expérience, je retiens deux leçons : simplifier les structures ne suffit pas toujours à en améliorer le fonctionnement ; et l'on ne réforme pas contre les agents, mais avec eux. »
Claude Jeannerot, Sénateur PS du Doubs
« Je veux rendre hommage aux 45 000 agents : animés par la volonté d'apporter le meilleur service au public, ils ne peuvent être tenus responsables des difficultés observées. Premiers témoins de la détresse des demandeurs d'emploi, ils font tout pour atténuer les conséquences d'une réorganisation dévastatrice.
Dans un contexte de dégradation du marché du travail, le service public de l'emploi, qui devrait être pleinement mobilisé et réactif, est en plein chantier. Les demandeurs d'emploi sont soumis à une double peine : leur emploi perdu, ils se retrouvent pris dans un parcours kafkaïen, fait de retards et d'embouteillages. Dans ma région, un agent du Pôle emploi gère 200 dossiers individuels. L'objectif était 60... Et je ne parle pas de l'accueil téléphonique au 3949, coûteux et impersonnel
Vous avez cumulé les ingrédients du désastre, même si tout ne vous est pas imputable. La réforme vient au pire moment, alors que le nombre de demandeurs d'emploi de catégorie A a augmenté de 24 % par rapport à 2008, et de 40 % en Franche Comté ! Lancerait-on des travaux dans un grand magasin au moment des plus fortes ventes ?
L'ANPE et l'Assedic sont de culture différente : administrative pour la première, paritaire pour la seconde. Les agents de l'Assedic ont un statut de droit privé, et un salaire de 30 % supérieur à leurs homologues de l'ANPE. Surtout, il s'agit de deux métiers différents : l'ANPE exerce une fonction d'intermédiation sur le marché du travail, d'accompagnement du demandeur d'emploi, de prospection et de conseil auprès des entreprises ; l'Assedic, une fonction d'indemnisation et de collecte des cotisations. Vos services ont mal mesuré ces difficultés. S'y ajoute la formation insuffisante des personnels : trois jours seulement pour apprendre les techniques d'indemnisation, sept pour l'accompagnement des demandeurs !
Les modalités de la fusion n'ont pas été suffisamment concertées avec les syndicats. A vouloir aller vite, vous avez agi à la hussarde, sans réfléchir suffisamment à l'organisation du travail. »
Alain Fouché, Sénateur UMP de la Vienne
« Le Pôle emploi a été créé pour favoriser la mise en oeuvre d'un service public de l'emploi plus efficace ; il regroupe ANPE et Assedic afin d'être l'opérateur « exclusif » de l'accompagnement vers l'emploi des demandeurs d'emploi. Cependant, la forte croissance du nombre de demandeurs d'emploi ne peut être gérée par le seul Pôle emploi. Celui-ci doit régler ses problèmes internes d'organisation et de statut, faire face à un suivi mensuel personnalisé dans des conditions de plus en plus difficiles, ainsi qu'à la généralisation du RSA et à ses conséquences en matière de flux de demandeurs d'emploi. Malgré les recrutements en CDI et en CDD, le nombre de demandeurs d'emploi suivis par chaque conseiller avoisine les 120 à 130 personnes.
Il est incontestable que les difficultés actuelles du Pôle emploi viennent en grande partie de la montée brutale du chômage. Cela rend d'autant plus incompréhensibles les relations qu'entretient Pôle emploi avec les Maisons de l'emploi. Si je considère le projet originel de Maison de l'emploi d'une manière générale, et ce que j'ai signé dans la Vienne, je vois que l'axe 2 de la convention pluriannuelle d'objectifs signée en janvier 2008 avec l'État, le conseil général et les intercommunalités concerne l'accompagnement et le retour à l'emploi. Aujourd'hui, cet axe est supprimé et l'État demande que les Maisons de l'emploi ne fassent que du pré accompagnement, c'est-à-dire qu'elles ne fassent qu'informer sur l'offre de service du Pôle emploi. C'est absurde ! »
Laurent Wauquiez, secrétaire d'État chargé de l'emploi.
« Il nous reste à repenser... la question des partenariats. Un travail a été engagé avec l'ensemble des acteurs. Je pense à Cap emploi, qui joue un rôle essentiel dans l'insertion professionnelle des personnes handicapées, aux missions locales, précieuses pour aider à résoudre le problème de l'emploi des jeunes, mais aussi aux opérateurs privés qui, étant entendu qu'il ne s'agit pas de toucher à la colonne vertébrale du service public, peuvent apporter un renfort substantiel.
M. Fouché a posé la question du partenariat entre Maisons de l'emploi et Pôle emploi. Je sais, monsieur le sénateur, combien vous êtes attaché à ces structures. Mme Procaccia a raison de dire que Pôle emploi ne doit pas être une citadelle. C'est un message que nous avons clairement envoyé. Si vous rencontrez des difficultés sur le terrain, je vous demande de m'en informer clairement, pour me permettre d'y remédier. Les cadres du Pôle emploi doivent pouvoir agir au service des élus : c'est par le travail d'équipe que l'on imagine des dispositifs au plus près des besoins des territoires. Les Maisons de l'emploi permettent à l'ensemble des acteurs de se retrouver autour de la même table. Ces lieux doivent être des forces de proposition au service de l'expérimentation locale et de l'innovation. Je pense aux programmes de lutte contre l'illettrisme, aux actions transfrontalières, à l'expérimentation de modes de garde innovants, autant de sujets sur lesquels elles nous ont été précieuses. Mais je ne souhaite pas, en revanche, qu'elles agissent comme des opérateurs de placement. Cela pousse, sur certains territoires, à un jeu de concurrence malsain... »
André Vantomme, Sénateur PS de l'Oise
« Nos débats ont montré que la vérité est pluraliste... mais que le jugement porté sur le Pôle emploi est, convenons-en, globalement mitigé. »
La totalité du débat sur
Les conditions de travail ont tendance à se dégrader, mais inégalement suivant les
catégories sociales. Une analyse de Thomas Coutrot, du Réseau d’alerte sur les inégalités.Les emplois d’ouvriers et d’employés d’exécution stagnent ou reculent, ceux de cadres se développent ; les générations récentes sont beaucoup plus diplômées que les anciennes ; l’industrie décline au profit des services : tout concourt apparemment à une amélioration des conditions de travail. Pourtant toutes les enquêtes montrent le contraire, en France comme au plan international : aux pénibilités physiques traditionnelles, qui ne reculent pas, s’ajoutent de nouvelles pénibilités mentales et psychiques, dites aussi « psycho-sociales ».
Une enquête sur les conditions de travail, publiée par le Ministère de l’emploi « Conditions de travail : une pause dans l’intensification du travail » [1] portant sur l’année 2005, indique certes une pause dans l’intensification du travail. Les conditions de travail, qui s’étaient fortement dégradées entre 1984 et 1998, semblent s’être globalement stabilisées depuis, à un niveau toujours très préoccupant. L’explosion des cas de harcèlement moral ces dernières années dans de très nombreuses entreprises tient-elle à la recrudescence des personnalités perverses dans l’encadrement ? L’épidémie des troubles musculo-squelettiques (+500 % depuis 10 ans) ou dépressifs liés au travail provient-elle d’une plus grande fragilité des jeunes générations ? Evidemment non.
Ce ne sont pas les salariés qui perdent la tête, mais le travail lui même qui devient insensé. Depuis une vingtaine d’années, dans les pays industrialisés, statistiques et études de terrain, témoignages de médecins du travail et de syndicalistes convergent : malgré les progrès techniques, malgré l’augmentation des qualifications, malgré l’essor des emplois de service, la pénibilité physique n’a pas reculé, et la charge mentale s’est considérablement accrue. A travers de multiples enquêtes, les salariés expriment un sentiment général de dégradation de la qualité de vie au travail. Selon de nombreux chercheurs de différentes disciplines au plan international, l’intensification du travail est principalement en cause.
Toujours les mêmes qui trinquent ?
Ce processus est tout sauf égalitaire. Les enquêtes du Ministère du travail indiquent que non seulement les risques du travail sont très inégalement répartis entre les salariés, mais qu’en outre, au cours des dix dernières années, ces inégalités se sont aggravées.
Concernant l’inégalité face aux risques, l’étude de Dominique Waltisperger, de la Dares, à partir de l’enquête SUMER 2003, est éloquente. L’étude met en évidence cinq familles de salariés selon la nature des risques subis. Les salariés les plus qualifiés (cadres et professions intermédiaires) ainsi que les employés administratifs bénéficient de conditions de travail relativement clémentes : certes, ils ont de longues journées de travail et des responsabilités importantes, mais leur travail n’est pas pénible physiquement, leurs horaires sont assez rarement atypiques, et ils disposent souvent d’importantes marges de manœuvre dans leur travail. Ces « cols blancs » représentent près de 40 % des salariés. En revanche, les employés des services et des commerces, surnommés dans l’étude les « obligés du public » (21 % des salariés, dont une grande majorité de femmes), subissent de plein fouet la pression du client : ils sont souvent interrompus dans leur travail, ils vivent souvent des tensions avec le public ou avec leurs collègues et leurs chefs, ils travaillent souvent en horaires atypiques (la nuit, le samedi, le dimanche…). En outre ils doivent souvent rester debout longtemps (commerce) ou manipuler des charges lourdes (manutention, logistique…). Les ouvriers, eux, se répartissent surtout entre deux familles de risques : les « travailleurs de force » et les « contraints ». Les premiers (18 % des salariés, nombreux dans le bâtiment ou les PME) cumulent de nombreux efforts physiques (port de charges lourdes, postures pénibles, outils vibrants, etc…), les seconds (16 %) sont asservis à des processus de production très astreignants (pétrochimie, cimenteries, sucreries…) : ils travaillent souvent la nuit, le week-end, doivent rester attentifs en permanence pour obéir aux sollicitations des équipements, ne peuvent pas interrompre leur travail.
La dernière catégorie est peu nombreuse (800 000 salariés, soit 5 % du secteur privé) mais particulièrement mal lotie : les « Zolas » (comme Waltisperger les a surnommés) cumulent à peu près toutes les pénibilités imaginables. Risques physiques, horaires atypiques, rythmes de travail contraints, travail étroitement prescrit, surveillance permanente des chefs… le travail est un véritable enfer pour ces salariés. Les intérimaires et les immigrés sont sur-représentés dans cette catégorie des « Zolas », même s’ils n’en représentent pas la majorité.
Comme par hasard, les salariés qui bénéficient des meilleures conditions de travail sont aussi les mieux payés, ceux dont les emplois sont les plus stables et les carrières les plus prometteuses. Inversement les « travailleurs de force », les « obligés du public » ou les « Zolas » ont le plus souvent des bas salaires, des emplois précaires et sans perspectives. Que certains emplois soient moins intéressants ou plus pénibles que d’autres, c’est sans doute difficilement évitable. Mais qu’ils soient aussi beaucoup plus précaires et moins bien payés est caractéristique d’un système inégalitaire et injuste. C’est ce caractère cumulatif qui en fait des inégalités et donc des injustices : dans une société juste, les mauvaises conditions de travail seraient compensées par de meilleures conditions d’emploi ou de rémunération [2].
Des risques de plus en plus inégaux
Ici encore les données disponibles montrent une nette aggravation des inégalités face aux risques du travail. Ainsi, selon les enquêtes SUMER et Conditions de travail, sur la période récente les formes les plus dures de la pénibilité physique ont légèrement reculé, en lien avec la tertiarisation de l’économie.
Mais la situation des employés de commerce et de services et des ouvriers, de loin les plus exposés, ne s’est améliorée que très marginalement, bien moins que celle des cadres et des professions intermédiaires. De même, les risques chimiques sont de plus en plus inégalement répartis : les expositions à des produits cancérogènes se développent, mais c’est surtout le cas pour les ouvriers : 65 % des ouvriers qualifiés sont exposés à des cancérogènes en 2003 (57 % en 1994), seulement 8 % des cadres (9 % en 1994). Certaines contraintes, comme la dépendance vis-à-vis du client, concernent surtout les cadres et les professions intermédiaires : mais entre 1994 et 2003 elles progressent surtout pour les ouvriers. L’enquête Conditions de travail montre des évolutions similaires : ainsi la proportion de cadres qui déclarent porter des charges lourdes dans leur travail passe de 10 à 11 % entre 1998 et 2005, alors que chez les employés cette proportion augmente de 5 points. De même le travail de nuit se développe fortement pour les ouvriers et surtout les ouvrières, alors qu’il diminue pour les cadres et les employés.
D’où vient cette aggravation des inégalités ? En partie sans doute du développement de la sous-traitance : les fonctions de production ou de maintenance qui comportent le plus de risques sont externalisées. Les cadres et ingénieurs, et même les techniciens de la grande entreprise, ne côtoient plus ces ouvriers chargés des « sales boulots » : la mixité sociale recule aussi dans le travail. Tout se passe comme si les décideurs préféraient ne plus voir les tâches désagréables, et s’arrangeaient pour les sortir de la grande entreprise. D’autre part le développement de la polyvalence renforce les risques pour les salariés d’exécution : l’opérateur qui doit aussi intervenir pour entretenir sa machine assume désormais les risques spécifiques de la maintenance en plus de ceux liés à la production.
Photo : photo-libre.fr
[1] Premières Synthèses, DARES, n°01-2, janvier 2007
[2] C’est d’ailleurs ce que prévoit la théorie économique libérale des « différences compensatoires », selon laquelle les entreprises devraient payer des salaires plus élevés pour faire accepter des conditions de travail difficiles. Théorie malheureusement partout démentie par les faits, sauf là où des luttes sociales ont obligé les patrons à indemniser les salariés en leur versant des primes de nuit, de poussière, de chaleur…
Entre les métiers les moins qualifiés et le haut de la hiérarchie, les conditions dans lesquelles s'exercent le travail n'ont souvent pas grand chose à voir, comme le montrent les données de l'enquête sur les conditions de travail réalisée par le ministère de l'emploi tous les sept ans.
Contrairement à une idée reçue, le travail à la chaîne ou sous contrainte du déplacement automatique d'une pièce ne diminue pas. Entre 1984 et 2005, la part de salariés concernés est passée de 9,6 % à 14,0 %. Pour l'essentiel, il s'agit d'ouvriers dont 38,8 % voient leurs gestes au quotidien commandés par une machine. Dans le secteur des services, le travail automatisé est beaucoup moins répandu, mais il concerne tout de même 6 % des employés comme des professions intermédiaires. Au total, pas moins de trois millions de salariés sont concernés.
La pénibilité physique s'accroît essentiellement pour les moins qualifiés. Près de quatre ouvriers sur dix déclarent subir des nuisances sonores et plus de la moitié exercent dans la saleté, contre respectivement 6,5 % et 8,3 % des cadres supérieurs.
A la pénibilité physique, s'ajoutent de plus en plus des contraintes de stress, liées à la rationalisation des tâches au secteur des services. Les cadences ne sont plus l'apanage de la chaîne ouvrière, les caissières ou les télé-opérateurs en savent quelque chose, même si physiquement leur travail est malgré tout moins usant. Les situations de tensions, que ce soit avec le public ou avec les supérieurs hiérarchiques, sont présentes à peu près dans les mêmes proportions pour toutes les catégories sociales, même si les ouvriers sont moins souvent que les autres en relation avec du public.
Depuis le milieu des années 1980, les conditions de travail se sont plutôt dégradées. Ces données sont élaborées à partir de déclarations des salariés : pour partie, elles reflètent une exigence plus grande par rapport aux conditions de travail. Ce phénomène ne peut tout expliquer, notamment l'ampleur de la dégradation des conditions de travail pour les catégories les moins qualifiées. Elle résulte aussi d'une pression accrue sur les salariés dans un contexte de chômage de masse.
Le gouvernement a tenté mardi d'éteindre l'incendie provoqué à gauche, chez les syndicats, mais aussi à droite par la proposition du porte-parole de l'UMP Frédéric Lefebvre de permettre aux salariés en arrêt maladie ou en congé maternité de travailler de chez eux.
La mesure, présentée sous la forme d'un amendement au texte UMP sur le prêt de main d'oeuvre entre entreprises, a suscité un tollé dès son annonce lundi soir, bien qu'elle ait été rejetée à l'unanimité en commission à l'Assemblée nationale. Lors des questions d'actualité, Nathalie Kosciusko-Morizet, au nom du gouvernement, a opposé une fin de non recevoir à M. Lefebvre.
Le porte-parole du PS, Benoît Hamon, a qualifié l'amendement de "parfaitement immoral et indécent". Le député socialiste Jean-Marie Le Guen, médecin de profession, y voit une façon "de repousser toujours plus loin l'exploitation des gens". "Le dimanche, quand il sont malades et pourquoi pas la nuit ?", a-t-il déclaré à l'AFP.
Le patron des députés Nouveau Centre (NC, alliés de l'UMP), François Sauvadet, a lui aussi critiqué le projet de M. Lefebvre, jugé "pas franchement opportun". François Bayrou (MoDem), en campagne à Toulouse, a dénoncé une "régression" de la protection sociale.
Même désapprobation parfois aussi des rangs du parti majoritaire. Claude Goasguen (UMP) a qualifié l'amendement de "pas du tout cohérent, ni important, ni utile".
L'ancienne porte-parole du parti Chantal Brunel s'est inquiétée des "dérives" et des "fraudes" potentielles d'une mesure qui "donne l'impression de détricoter un acquis social".
"On pourrait même ouvrir des salles de télétravail dans les maternités et les centres anticancéreux", a raillé le villepiniste Jean-Pierre Grand.
Un responsable parlementaire UMP est catégorique: "Franchement, c'est une grosse connerie. Ca va nous faire perdre des milliers de voix" aux élections européennes du 7 juin.
Argument immédiatement mis en avant par Claude Bartolone, secrétaire national du PS, à la sortie de l'hémicycle: "imaginez ce que serait le comportement de la droite sur ces textes sociaux si le gouvernement pouvait se féliciter d'un score honorable au moment des élections européennes".
Dans ce concert de réprobations, le secrétaire général de l'UMP Xavier Bertrand a souligné qu'il s'agissait "juste d'une faculté, d'une possibilité", tandis que le patron des députés UMP, Jean-François Copé, affirmait ne pas avoir "encore d'opinion".
Les principaux syndicats ont préféré qualifier la proposition de "diversion". Une position similaire à celle du député PCF Roland Muzeau, pour qui "c'est une provocation, mais (M. Lefebvre) est un spécialiste".
Au nom du gouvernement, Nathalie Kosciusko-Morizet a profité des questions d'actualité à l'Assemblée pour opposer une fin de non-recevoir à M. Lefebvre, en souhaitant que l'"on mette fin à cette polémique". "Le gouvernement est défavorable à cet amendement", a lancé à deux reprises la secrétaire d'Etat à l'Economie numérique... elle-même enceinte.
Pour enrober les choses, Mme Kosciusko-Morizet a suggéré de diligenter une étude permettant d'établir une comparaison européenne sur les conditions du télétravail.
M. Lefebvre a protesté en fin de journée sur le fait qu'il avait été "caricaturé". "J'ai obtenu l'annonce par le gouvernement d'un rapport, je souhaite qu'il soit fait par le Conseil d'analyse stratégique et rendu à l'automne", a-t-il déclaré à l'AFP, laissant ainsi entendre qu'il retirerait son amendement en séance.
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